Tour de télécommunications

5G, 4 ans plus tard : premier bilan et perspectives

Cela fait presque 4 ans que le top départ de la 5G a été donné en France dans un contexte de questionnement et d’opposition relativement inédit face au déploiement d’une nouvelle technologie. Les raisons ont été largement documentées par les médias : risques sanitaires, impacts écologiques, intérêt réel, etc. Les refus d’installation et les sabotages, même si moins nombreux qu’au démarrage, continuent d’alimenter à intervalles réguliers les colonnes de faits-divers des journaux régionaux [1][2]. La récente mise en lumière de la préparation de la 6G avec la signature d’un accord entre 10 pays, dont la France, sur des principes communs [3] rend nécessaire de dresser un premier bilan de la 5G afin d’orienter les politiques de développement d’une éventuelle 6G. Par ailleurs, quand bien même l’implantation de la 5G se poursuit sur le territoire, il est toujours bon de s’interroger sur la pertinence du schéma de déploiement existant pour pouvoir l’ajuster au plus près des besoins et contraintes actuels.

Cette analyse est une version étendue, complétée, améliorée et mise à jour d’un article publié initialement sur Reporterre.

Lien vers la publication : https://reporterre.net/La-5G-un-gouffre-sans-futur

Un des débats qui a précédé à l’arrivée de la 5G portait sur sa capacité, ou non, à abaisser l’empreinte environnementale des télécoms. Si les deux réponses ont pu être entendues, ajoutant encore plus de confusion à une discussion déjà très polarisée, elles ne s’appuyaient pas sur la même conception de l’évolution du secteur des télécoms. D’un côté, les partisans de cette nouvelle génération [4][5] mettaient en avant l’efficacité énergétique du vecteur : une donnée transportée en 5G nécessite moins d’énergie que la même en 4G. De l’autre [6][7], ceux qui regardaient l’empreinte carbone et la consommation électrique des télécoms dans leur globalité indiquaient que la 5G allait contribuer à augmenter ces deux aspects. Dans la première vision, la hausse du trafic de données mobiles est vue comme allant de soi et de nouvelles infrastructures permettent de limiter l’accroissement de la consommation énergétique en profitant des dernières technologies. Par ailleurs, la numérisation pouvant se substituer à des pratiques ayant un impact écologique plus important, ou tout du moins participer à en réduire l’empreinte, la 5G est dès lors perçue comme un moteur de cette transition. Dans la seconde interprétation, il s’agit de réussir à maîtriser pour partie la croissance du trafic de données et le besoin associé en équipements, afin d’aligner le secteur du numérique sur l’accord de Paris, au même titre que les autres pans de l’économie. Cette position induit que la numérisation des activités et les nouveaux services permis par cette génération de réseau de téléphonie mobile n’ont pas d’effet tangible sur les émissions des autres secteurs, voire peuvent aggraver la situation.

Efficacité énergétique et effet rebond

Jusqu’ici, l’efficacité énergétique (« coût » énergétique par quantité de données envoyées) des réseaux s’est toujours régulièrement améliorée, sans pour autant que leur consommation globale ne diminue chez les opérateurs. Les dernières données de l’autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) [8] montrent que les réseaux mobiles nécessitent 0,24 kWh par gigaoctet émis en 2022, contre 0,31 kWh en 2020, soit une baisse d’un peu moins de 20 %. Dans le même temps, la consommation énergétique des boucles locales mobiles (réseau entre un client et l’opérateur, qui est la partie la plus utilisatrice d’électricité) a grimpé de 2,2 TWh en 2020 à 2,6 en 2022, soit une augmentation d’à peu près 20 % malgré les gains en efficacité. Au niveau mondial, la GSMA, qui représente les intérêts des acteurs privés de téléphonie mobile, affiche un constat similaire [9] : les opérateurs de télécoms ont vu leur utilisation d’électricité croître d’environ 10 % entre 2020 et 2022, malgré les progrès accomplis sur le rendement énergétique des réseaux. Cette progression de la consommation provient à la fois de la hausse du trafic mobile et de l’installation des nouveaux sites 4G et 5G.

Une partie du gain en efficacité est déjà naturellement absorbée par le fait que cette génération de téléphonie est conçue pour viser des débits dix fois plus élevés et une latence dix fois plus faible. Ainsi, pour obtenir une couverture réseau équivalente entre 5G et 4G, il est nécessaire d’avoir un nombre plus important de sites 5G (stations de base faisant le lien entre les usagers et le réseau, antennes, etc.) du fait de la portée plus réduite des nouvelles fréquences employées qui sont prévues pour maximiser le débit. À titre d’exemple, l’étude Citizing sur la 5G, commanditée par le Haut Conseil pour le Climat (HCC), établit un ratio de 3 sites 5G pour 1 en 4G pour une couverture similaire dans les régions peu denses [7] (contre 1 pour 1 en zone dense). Le China Mobile Research Institute, qui fait partie du groupe de télécoms China Mobile, estime, quant à lui, que ce ratio de 3 pour 1 est globalement attendu pour l’ensemble du territoire [10]. En pratique, en France, certains opérateurs contournent le problème en recourant à des bandes de fréquences plus basses (Free s’en est, par exemple, fait une spécialité sur la bande 700 et 800 MHz) pour une portée plus grande, mais au détriment du débit et donc d’un des atouts de la 5G mis en avant [11].

Concernant l’accroissement du trafic, il s’agit principalement d’un facteur indirect d’augmentation de la consommation électrique des réseaux par la mise en place des nouvelles infrastructures qu’il induit (infrastructure réseau spécifique à la 5G, par exemple). L’augmentation a été régulière sur ces dernières années : la quantité de données mobiles par utilisateur a crû de 25 % au niveau mondial entre 2022 et 2023 et le nombre d’usagers d’Internet « mobile » continue de progresser, passant de 35 % de la population en 2015 à 58 % en 2023 [12]. Le trafic de données mobiles est aussi toujours largement en croissance en France (+13 % en 2023, malgré un ralentissement) [13]. Le prix initial des fréquences 5G mises aux enchères en 2020 renseigne sur l’évolution projetée au niveau national [14]. Celui-ci a été calculé à partir d’une estimation de consommation moyenne mensuelle par utilisateur dans une fourchette comprise entre 55 et 65 Go à l’horizon 2034, contre 11,6 Go à début 2021, soit une hausse d’un facteur 5.

Consommation électrique et fabrication

Dans son rapport sur la 5G [15], le Haut Conseil pour le Climat estime la consommation additionnelle d’électricité engendrée par la 5G à 16 TWh à l’horizon 2030 (l’ensemble du numérique utiliserait entre 45 et 55 TWh, soit 10 à 12 % de la consommation électrique nationale actuelle), dans la perspective d’un respect du cahier des charges de l’État qui ne prévoit pas une couverture complète du territoire. Un article scientifique publié sur ce même sujet pour le Royaume-Uni [16] aboutit à une augmentation de la consommation électrique des seuls réseaux d’un facteur presque 5 (8,4 TWh en 2030 contre 1,8 TWh en 2021) avec une estimation de projection de croissance du trafic de données qui suit les tendances actuelles.

Dans les pistes envisagées afin de réduire la consommation des réseaux mobiles (et les coûts de maintien des opérateurs), l’arrêt de la 2G et la 3G a fait son bout de chemin depuis l’annonce d’Orange. La coupure de la 2G est voulue entre 2025 et 2026 suivant les opérateurs et l’interruption de la 3G entre 2028 et 2029 pour Orange, SFR et Bouygues Telecom. Si les bénéfices sur l’empreinte carbone du secteur semblent évidents [17], malgré le renouvellement anticipé de nombreux téléphones et équipements que cela entraîne, cela a aussi pour conséquence de déplacer les coûts vers les utilisateurs et les entreprises. De multiples appareils fonctionnent en effet encore sur 2G et 3G (ascenseurs, terminaux de paiement, voitures, alarmes, etc.). Le cas le plus emblématique est sans doute celui du système eCall, technologie obligatoire dans l’Union européenne depuis 2018 dans tous les véhicules neufs et qui sert à appeler les urgences (automatiquement ou manuellement) en cas d’accident. Le bon fonctionnement de l’eCall repose sur la 2G et 3G, ce qui conduira probablement le dispositif à ne plus être opérationnel malgré le fait qu’il continue d’équiper les voitures en ce moment [18][19]. L’orientation vers des réseaux 4G ne résoudrait qu’à titre provisoire le problème si ceux-ci sont aussi amenés à disparaître. Cet exemple illustre le paradoxe énergétique de ces réseaux : pour bénéficier d’une éventuelle réduction de la consommation électrique, il est nécessaire qu’une nouvelle génération de téléphonie soit substituable à la précédente à courte échéance. Or, cela n’est possible que dans le temps long (autant pour permettre l’installation des réseaux que la pénétration des terminaux) et au détriment des utilisateurs finaux.

Au-delà de la seule consommation électrique, l’empreinte du matériel nécessaire à la 5G et l’exploitant (réseaux, centres de données, terminaux, dont smartphones) est le plus souvent exclue des projections [20] puisqu’il s’agit d’importations n’entrant pas en compte dans les émissions territoriales. En France, la fabrication des équipements numériques constitue 78 % de l’empreinte totale du secteur, là où l’utilisation ne représente que 21 % [21]. Ainsi, plus que la compétition sur la source énergétique, c’est l’apparition de nouveaux périphériques (objets connectés), la mise en place d’infrastructures (réseaux, centres de données, etc.), ou l’accélération du renouvellement du matériel (smartphones compatibles 5G) qui peut contribuer à faire grossir la part de la 5G dans les émissions de gaz à effet de serre (GES). Il devient, de fait, contre-productif d’un point de vue environnemental d’imposer rapidement cette nouvelle génération de téléphonie puisque cela impliquerait la fabrication de nombreux équipements et un renouvellement anticipé de matériels fonctionnels, ce qui serait délétère.

Des effets environnementaux bénéfiques ?

Si la 5G va donc conduire à alourdir l’empreinte des télécoms, il reste à déterminer si elle peut aider d’autres secteurs à se décarboner en permettant des usages énergétiques plus vertueux. Ce point est abordé dans une étude de littérature sur la 5G [20] qui montre qu’il y a, pour l’instant, trop peu de facteurs indicatifs d’une corrélation entre des baisses d’émissions de GES et la 5G pour mettre en avant une diminution tangible propre à cette nouvelle génération de téléphonie. Sur l’ensemble du secteur numérique, une revue des publications scientifiques sur le sujet [22] conclut qu’il n’y a pour l’instant pas d’éléments qui font état d’un effet rebond positif lié au déploiement d’une technologie qui aurait permis de globalement réduire les émissions de GES. De façon générale, la numérisation des activités a montré, malgré des améliorations évidentes de l’efficience, qu’elle ne diminuait pas les besoins en énergie, bien au contraire. La pratique plus intensive des outils numériques est favorisée par les gains d’efficacité et ces gains ne semblent pas décorrélables d’un usage « massif » dès lors que celui-ci s’inscrit dans un système en recherche de croissance économique [23].

Afin de comprendre le rôle de la 5G dans les émissions de GES, il convient d’identifier ce qui sous-tend la hausse prévue du trafic, et donc le besoin de cette génération de téléphonie mobile (avec les usages qu’elle peut permettre), à savoir la 5G comme nouveau vecteur ou les utilisateurs indépendamment de celle-ci. Les opérateurs et équipementiers considèrent suivre la tendance de leurs clients. Néanmoins, la consommation croissante de données serait impossible à terme sans la 5G et aurait de fait modifié les usages. Il serait donc illusoire de penser que la 5G, souhaitée surtout par les industriels (les Français étant assez peu intéressés par le sujet), n’entraînera pas par elle-même une augmentation du trafic mobile qui n’aurait pas eu lieu sinon (effet rebond). Les questions qui auraient ainsi dû précéder le déploiement de la 5G (et qui doivent encore se poser maintenant) auraient dû porter sur la viabilité d’une utilisation contrainte des réseaux (et à quel horizon de temps), sur les leviers à activer pour une meilleure pratique partagée (adaptation de la qualité vidéo aux smartphones, favoriser les connexions sur réseaux fixes, etc.) et sur la pertinence des nouveaux usages permis. Un tel exercice n’est d’ailleurs pas incompatible avec une mise en œuvre raisonnée de la 5G, particulièrement dans les zones ultra-denses [6] ou, à terme, en remplacement de la 4G dès lors que la dépendance à celle-ci est levée et que la 5G peut s’y substituer.

Plusieurs exercices prospectifs ont pu être menés pour estimer l’impact du numérique dans les prochaines décennies en fonction de différentes hypothèses de société (tendanciel, sobriété, etc.). Un travail effectué entre l’Arcep et l’ADEME [24] évoque, à l’horizon 2050, une empreinte carbone trois plus importante qu’aujourd’hui et une consommation électrique deux fois supérieure en suivant une tendance équivalente au mode de vie actuel. Dans les scénarios évalués, seule une approche prônant la sobriété permet d’abaisser les émissions du numérique par rapport à leur niveau de 2020. Une récente étude du Shift Project [25] met en avant un constat similaire sur les seuls réseaux mobiles en prenant en compte un éventuel futur déploiement de la 6G. Il est avancé que, pour contenir l’évolution actuelle des impacts (empreinte carbone et consommation énergétique), il faut utiliser à la fois des leviers de sobriété et d’écoconception (allongement de la durée de vie des réseaux, amélioration de l’efficacité énergétique, mutualisation, services conçus avec la limitation des effets environnementaux en tête, etc.).

La 5G intéresse peu en France

Devant un tel constat, il pourrait être justifié de développer la 5G si certains usages s’avèrent indispensables aussi bien pour les particuliers que pour le secteur privé, malgré le surcoût environnemental qu’elle induit. Il est tout d’abord bon de rappeler que la 5G à également des implications économiques et financières importantes et que, par conséquent, les orientations prises en ce sens relèvent de choix politiques stratégiques. Ainsi, du côté des investissements publics, la stratégie nationale française sur la 5G, lancée en juillet 2021, prévoit un appui de l’État à hauteur de 733,6 millions d’euros étalé jusqu’à 2025 [26]. Au niveau européen, un rapport de la Cour des comptes paru début 2022 indiquait que l’Union européenne avait déjà dépensé plus de 4 milliards d’euros sur la période allant de 2014 à 2020 pour soutenir tout autant la mise en place de la 5G que des projets de recherche (plus d’une centaine) [27]. Au-delà des financements publics, le coût de déploiement des nouvelles infrastructures nécessaires à la 5G est colossal. Il se situerait entre 300 et 400 milliards d’euros à l’échelle de l’Union européenne.

Pour les opérateurs de télécoms, la 5G a surtout été évoquée pour permettre d’éviter la congestion des réseaux 4G à venir, élément difficile à vérifier faute de données publiques sur le sujet, comme cela a été souligné par l’Académie des Sciences dans son rapport sur la 5G en 2021 [28]. Il est important de rappeler que cette saturation est liée à l’augmentation du trafic et donc à la consommation croissante de données mobiles. De fait, la 5G ne fournit pas de réponse structurelle à cette augmentation, mais se contente de relever le plafond via de nouvelles bandes de fréquences et des optimisations matérielles et logicielles. Au-delà de ce point, les consommateurs manifestent un intérêt très limité pour cette technologie comme le montre le sondage effectué en 2023 par Statista Consumer Insights [29]. En France, seuls 17 % des sondés déclarent qu’il est important pour eux d’avoir accès à la 5G. Un désintérêt qui peut s’expliquer à la fois par le faible apport dans les usages vis-à-vis de la 4G et par la bonne couverture des réseaux filaires par fibre optique.

Un timide démarrage dans le privé

La 5G a aussi beaucoup été mise en avant pour sa capacité à transformer certains secteurs, notamment celui de l’industrie. Dans ce contexte, la 5G continue une tendance entamée il y a déjà longtemps : contribuer à la numérisation des étapes de production (communication machine à machine, supervision de lignes par caméra, conduite autonome de chariots ou trains, etc.) afin de gagner en compétitivité. L’objectif est donc essentiellement de réduire l’intervention humaine dans la chaîne manufacturière pour diminuer les coûts de fabrication. Pour l’instant, la percée est plutôt timide et seules quelques entreprises (ArcelorMittal ou encore Aéroports de Paris, par exemple) s’y essaient. En 2022, la mission 5G industrielle lancée par le gouvernement indiquait que la majorité des projets d’expérimentation n’en étaient qu’à un stade de planification [30]. Un constat qui paraît cohérent avec le peu d’équipement 5G disponible avant 2021 pour faire des tests et avec la complexité de transformer en profondeur des chaînes de production. Le manque de maturité des applications 5G dans l’industrie se reflète d’ailleurs dans les recommandations émises par la mission dont 4 sur 7 traitent de la nécessité de formation, d’information et de pédagogie pour démocratiser le sujet. Enfin, il est important de préciser que les usages visés par ce secteur, s’ils aboutissent un jour, ne résultent pas d’un déploiement massif de la 5G publique puisqu’ils reposent sur des réseaux privés installés de façon ad hoc.

Autre domaine régulièrement mis en avant avec la 5G, le secteur de la santé voyait en cette technologie un moyen de concourir au développement de la télémédecine au sens large (téléchirurgie, télésuivi des patients, etc.) [31]. Des innovations qui, par ailleurs, favorisent la création de start-ups et contribuent ainsi à une dépendance accrue des soins à des entreprises privées pas toujours pérennes [32]. Le médecin qui pourra opérer à distance dans n’importe quel pays, si tant est qu’il en ait le temps, reste néanmoins une ambition lointaine. En France, les premiers essais réalisés au CHU de Rennes en avril 2022 dans le cadre du projet européen 5G-Tours sont en effet plus modestes. Il s’agissait d’une simulation d’intervention, sur 5G privée encore une fois, dont l’objet était la diffusion de deux flux (écho et radiographie) et leur affichage par un seul dispositif (ainsi que le suivi à distance par un second médecin), afin de remplacer un réseau filaire jugé peu pratique [33].

Concernant les transports et la mobilité, la nécessité de transmettre massivement des données avec de faibles latences est surtout associée à l’automatisation des transports. Pour autant, le besoin n’est pas si évident et l’intérêt financier n’est pas avéré à ce stade. Les constructeurs, équipementiers et opérateurs de transport en sont à des phases d’expérimentation [34] et sont donc encore loin d’un déploiement à grande échelle. Les essais en cours s’appuient notamment sur des infrastructures équipées de capteurs, dont la généralisation pose de nombreuses questions (coût, protection de la vie privée, utilisation des données, etc.). Ce dernier point trouve un écho important dans les applications dites de villes intelligentes (comprendre l’utilisation massive de capteurs pour optimiser les services de la ville), elles aussi très associées à la 5G, et qui peuvent vite se transformer en un outil de surveillance, comme cela a pu être observé en Chine pendant la pandémie de Covid-19 [35]. En 2019, le cabinet Garnet estimait que les caméras de surveillance représenteraient le premier marché des objets 5G jusqu’à fin 2022 [36].

Dans tous les cas, les « nouveaux » usages de la 5G ne requièrent pas, dans la majorité des cas, un déploiement à grande échelle tel qu’il a lieu aujourd’hui et repose bien davantage sur le développement d’une 5G privée. Seulement, difficile d’imaginer de pareils investissements initiaux dans la 5G en l’absence d’un marché conséquent, porté donc en premier lieu par les utilisateurs de smartphones. L’avènement de la 5G privée reste ainsi au moins partiellement conditionné par le succès de son pendant public. Enfin, l’arrivée à court terme des applications évoquées ici est peu probable, beaucoup des projets lancés étant vus comme des preuves de concept à ce stade.

Réduire l’empreinte environnementale du numérique

Face à un tel constat, le meilleur moyen d’agir efficacement, à la fois sur la 5G et sur une future 6e génération de téléphonie, reste des politiques climatiques ambitieuses qui permettraient d’orienter les industriels vers des objectifs compatibles avec l’accord de Paris. La récente loi visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique, promulguée en novembre 2021, cherchait à répondre à cette problématique d’accroissement continue de la part du numérique dans nos émissions. La proposition de loi initiale, déjà éloignée du rapport de la commission sénatoriale dont elle est issue, a perdu ces éléments les plus structurants après son passage à l’Assemblée nationale.

À titre d’exemple, le rapport de la commission indiquait vouloir « interdire les forfaits mobiles avec un accès aux données illimitées et rendre obligatoire une tarification proportionnelle au volume de données du forfait » [37], ce qui aurait pu être un moyen, sous forme de contrainte, de réguler le trafic à long terme. Cet aspect a été revu à la baisse dans la proposition de loi initiale qui prévoyait que les « opérateurs privilégient des modalités de tarification des forfaits mobiles incitant les consommateurs à favoriser une connexion filaire ou par accès wifi » (la consommation énergétique des réseaux fixes est très inférieure à celles des réseaux mobiles et continue de diminuer [8]), puis a finalement été retiré par les députés de la majorité.

L’extension de garantie des équipements numériques à 5 ans, permettant de lutter contre le renouvellement anticipé des terminaux, a également été supprimée par l’Assemblée nationale, tout comme une TVA à taux réduit sur les produits électroniques reconditionnés. Un article visant à astreindre les opérateurs à des engagements de réduction des émissions de GES a aussi été enlevé par l’Assemblée nationale et remplacée par la seule publication d’indicateurs environnementaux. Enfin, l’encadrement du streaming vidéo pour lequel la commission préconisait des mesures d’adaptation automatique de la qualité et la limitation des stratégies de captation de l’attention (comme le défilement automatique, par exemple) a perdu tout son caractère contraignant, une directive européenne rendant impossible d’appliquer une telle loi à des applications conçues dans d’autres pays. On imagine que la taxe carbone sur les terminaux aux frontières européennes, pourtant très mise en avant par la commission, a subi le même sort. Cette dernière n’était pas incluse dans la proposition de loi initiale faite par le Sénat.

Un document de briefing sur la 6G, à destination du parlement européen, a récemment été publié [38]. Dans celui-ci, de nombreuses applications nouvelles liées à la 6G sont évoquées : véhicules autonomes (encore), réalité virtuelle en très haute résolution, téléconférence par hologramme, métavers, téléchirurgie (bis), intégration de l’intelligence artificielle à très grande échelle, etc. Les objectifs affichés s’inscrivent dans la continuité de la 5G : latence plus faible, débit plus important et meilleure efficacité énergétique. Sur l’aspect environnemental, un questionnement est offert en guise de conclusion : est-ce que la 6G, comme les générations précédentes, verra ses gains d’efficacité contrebalancés, voire surpassés, par l’augmentation du trafic ? La pertinence des applications envisagées, au-delà même de leur faisabilité technique, elle, interroge peu. Ne pas se confronter à cette discussion revient à s’exposer à être mis, une nouvelle fois, devant le fait accompli par des industriels ayant massivement investi dans ce secteur. Il est donc crucial de pouvoir remettre ces choix technologiques dans le débat démocratique afin de pouvoir collectivement arbitrer sur les orientations que l’on souhaite prendre dans un monde contraint par le dérèglement climatique et la perte de biodiversité. Dans un tel débat, il n’est pas sûr que la 6G figure en bonne place des priorités.

Références

  1. Joseph Etchebarne, « Ayherre : une opposition aux antennes 5G réactivée », Sud Ouest, 13 mars 2024.
  2. Claire Lagadic, « Incendie criminel sur une antenne 5G à l’est de Toulouse », La Dépêche, 12 avril 2024.
  3. « Vers une 6G sécurisée et interopérable : accord entre la France et ses partenaires internationaux », Direction générale des Entreprises, 29 février 2024.
  4. « Évaluation de la consommation énergétique d’un déploiement 4G vs 5G », Comité d’experts techniques sur les réseaux mobiles de l’Arcep, janvier 2022.
  5. « Nos propositions pour 2022-2027 », Fédération française des télécoms, février 2022.
  6. « Impact environnemental du numérique : tendances à 5 ans et gouvernance de la 5G », The Shift Project, mars 2021.
  7. « Déploiement de la 5G en France : Quel impact sur la consommation d’énergie et l’empreinte carbone ? », CITIZING pour le Haut Conseil pour le Climat, décembre 2020.
  8. « Enquête annuelle : Pour un numérique soutenable », Arcep, 21 mars 2024.
  9. « Mobile Net Zero 2024 – State of the industry on climate action », GSMA, février 2024.
  10. Chih-Lin I et al., « Energy-efficient 5G for a greener future », Nature Electronics, avril 2020.
  11. « Observatoire des déploiements 5G, derniers chiffres : 31 décembre 2023 », Arcep, mars 2024.
  12. « The Mobile Economy 2024 », GSMA, février 2024.
  13. « Marché des communications électroniques en France – Les chiffres au 4ème trimestre 2023 », Arcep, avril 2024.
  14. « Avis n° 2019 – A. – 8 du 22 novembre 2019 relatif à l’évaluation de lots de fréquences hertziennes dans la bande de 3,4-3,8 GHz », Commission des participations et des transferts, 22 novembre 2019.
  15. « Maîtriser l’impact carbone de la 5G », Haut Conseil pour le Climat, décembre 2020.
  16. Xiaoyuan Cheng et al., « 5G network deployment and the associated energy consumption in the UK: A complex systems’ exploration », Technological Forecasting and Social Change, juillet 2022.
  17. « Évaluation de l’impact Carbone de l’arrêt des réseaux 2G-3G et la migration de leurs services vers la 4G/5G », Comité d’experts techniques sur les réseaux mobiles de l’Arcep, septembre 2023.
  18. « eCall et obsolescence des réseaux 2G et 3G », Plateforme automobile (PFA), février 2022.
  19. Marie Nidiau et Pierre Manière, « Appel d’urgence dans les voitures : l’affaire qui pourrait coûter des milliards d’euros », La Tribune, 27 mars 2024.
  20. Laurence Williams et al., « The energy use implications of 5G: Reviewing whole network operational energy, embodied energy, and indirect effects », Renewable and Sustainable Energy Reviews, avril 2022.
  21. « Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France et analyse prospective – Évaluation environnementale des équipements et infrastructures numériques en France », ADEME et Arcep, 19 janvier 2022.
  22. Charlotte Freitag et al., « The real climate and transformative impact of ICT: A critique of estimates, trends, and regulations », Patterns, septembre 2021.
  23. Steffen Lange et al., « Digitalization and energy consumption. Does ICT reduce energy demand?  », Ecological Economics, octobre 2020.
  24. « Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France et analyse prospective – Analyse prospective à 2030 et 2050 », ADEME et Arcep, mars 2023.
  25. « Énergie, climat : Des réseaux sobres pour des usages connectés résilients », The Shift Project, mars 2024.
  26. « 5G : lancement d’une stratégie nationale », Ministère de l’Économie, juillet 2021.
  27. « Déploiement des réseaux 5G au sein de l’UE : des retards et des questions de sécurité encore sans réponse », Cour des comptes européenne, janvier 2022.
  28. « Rapport sur la 5G et les réseaux de communications mobiles », Académie des sciences, juillet 2021.
  29. « Téléphonie mobile : la 5G peine encore à convaincre en France », Statista Consumer Insights, février 2024.
  30. Philippe Herbert, « Rapport de la mission 5G industrielle », mars 2022.
  31. « Faire de la 5G un atout pour le secteur de la santé », Comité Stratégique de Filière Infrastructures Numériques, novembre 2021.
  32. Gilles Balbastre, « La mine d’or de l’e-santé », Le Monde Diplomatique, juillet 2022.
  33. « 5G et applications santé : une expérimentation inédite réalisée au bloc opératoire du CHU de Rennes », Communiqué de presse – AMA, b<>com, CHU Rennes, Nokia France, Orange, Philips, avril 2022.
  34. Léna Corot, « La mobilité autonome et connectée au cœur du programme 5G Open Road », L’usine digitale, avril 2022.
  35. Frédéric Lemaître, « Les smart cities chinoises passent de l’utopie à la dystopie », Le Monde, juin 2022.
  36. « Gartner Predicts Outdoor Surveillance Cameras Will Be Largest Market for 5G Internet of Things Solutions Over Next Three Years », Gartner, octobre 2019.
  37. Hervé Maurey et al., « Rapport d’information fait au nom de la commission de l’aménagement du territoire et du développement durable par la mission d’information sur l’empreinte environnementale du numérique pour une transition numérique écologique », Sénat, juin 2020.
  38. Stefano De Luca, « The path to 6G », European Parliamentary Research Service, janvier 2024.